Le Monde
Daniel Cohen
Près d'un milliard d'individus appartiennent à des groupes victimes d'une forme ou d'une autre d'exclusion ethnique, religieuse ou plus généralement "culturelle". Tel est l'un des constats majeurs du dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), intitulé "La liberté culturelle dans un monde diversifié". Respecter les identités culturelles n'est pas un défi réservé à quelques "Etats multiethniques". Plus de cent cinquante pays comptent des groupes minoritaires représentant au moins 10 % de la population ; pour cent pays, ces minorités comptent plus de 25 % de la population. Et le rapport de lancer un appel passionné à la défense de la liberté culturelle : "Les individus, écrit-il, veulent être libres de prendre part à la société sans avoir à se détacher des liens culturels qu'ils ont choisis, sans crainte du ridicule, du châtiment ou de l'amoindrissement de leurs chances."Fidèle à l'approche d'Amartya Sen, qui a en rédigé le premier chapitre, le rapport prend grand soin de distinguer liberté et diversité culturelles.Dans un cas, on parle d'une exigence démocratique légitime. Dans l'autre, on expose au risque d'enfermer les personnes dans la prison d'une tradition. "Naître dans un milieu particulier n'est pas en tant que tel un exercice de la liberté", écrit ainsi Sen.Plaider en faveur de la diversité culturelle au seul motif qu'elle est l'héritage des différents groupes d'individus ne suffit pas à en établir la légitimité. Comment résoudre alors cette équation difficile : donner aux minorités les garanties politiques qui leur assurent de pouvoir vivre librement leur attachement à telle ou telle culture, sans tomber dans le piège de reconnaître des supposés "droits collectifs" qui enferment les individus dans les identités fixes d'une tradition ? Le rapport explore de nombreuses pistes. En Inde, par exemple, un président élu doit disposer d'un minimum de votes favorables dans chaque Etat, obligeant ainsi à la recherche d'un candidat de consensus.En Nouvelle-Zélande, le problème de la sous-représentation chronique des Maoris (qui ne disposaient d'aucun représentant au Parlement, malgré 18 % de la population) a été résolu grâce à l'introduction de la représentation proportionnelle au lieu de la formule du "tout ou rien" héritée du système britannique. Dans chaque cas, on donne aux minorités les moyens d'une expression politique qui les protège de majorités hostiles, sans retenir une formule qui fige les appartenances, comme l'aurait fait par exemple un système de quotas pour les Maoris au Parlement néo-zélandais.La question politique n'est pourtant que l'une des faces d'une pièce dont la seconde pose des difficultés tout aussi redoutables : celle du lien entre identités culturelles et réussite économique. Toutes les minorités ne sont pas pauvres. Les Chinois en Indonésie comptent 3 % de la population indonésienne, mais contrôlent plus de 70 % des richesses du pays, ce qui les expose à toutes sortes de violences en période de crise. Le plus souvent, pourtant, la règle est inverse. L'exclusion culturelle se double de l'exclusion économique. Au Mexique, par exemple, 81 % des populations autochtones ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté, contre 18 % de la population générale.Au Népal, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans dans les classes professionnelles dépasse les 17 %, alors qu'il n'est que d'environ 7 % pour les Newar et lesbrahmanes. Trente pour cent des enfants roms en Serbie-Monténégro ne sont jamais allés à l'école primaire. Les hommes et les enfants noirs de Sao Paolo, au Brésil, ne gagnent que la moitié des salaires des Blancs. Et les exemples pourraient être multipliés, qui montrent comment le cercle vicieux de la stigmatisation et de l'exclusion économique se met en place. Toute la question, pratique, est de savoir si ces minorités ne seraient pas mieux traitées en ayant leur propre Etat, lorsque la géographie s'y prête, plutôt qu'à s'en remettre à des majorités hostiles, même lorsque celles-ci sont plus riches.RIVALITÉS ETHNIQUESUne étude qui fit grand bruit parmi les économistes avait imputé une part significative de la pauvreté africaine à la diversité ethnique des Etats, legs arbitraire du colonialisme. Selon les auteurs, William Easterly et Ross Levine, l'Afrique est le continent où les nations sont les plus fragmentées du monde ("Africa's Growth Tragedy : Policies and Ethnic Division", Quarterly Journal of Economics, novembre 1997). Or, démontraient-ils, plus un pays est fragmenté ethniquement, plus l'éducation y est faible, plus le niveau d'infrastructures est sous-développé.Les rivalités ethniques accroissent les conflits de répartition, multiplient les sources d'exclusion et rendent plus difficile la création de biens "publics". Comme le souligne par ailleurs le dernier rapport annuel du Centre de développement de l'OCDE "Les perspectives économiques en Afrique", les inégalités régionales d'accès à l'électricité sont l'une des données les plus marquantes de la pauvreté africaine : ces inégalités témoignent bien souvent de l'absence de représentation politique des régions concernées.Le rapport du PNUD prend fermement parti contre l'idée selon laquelle le multiculturalisme serait coupable de cette tragédie. Il oppose tout d'abord à l'argument d'Easterly et Levine quelques contre-exemples majeurs. L'île Maurice, classée selon le PNUD au meilleur rang parmi les pays africains, est aussi le pays le plus divers, composé d'Africains, d'Indiens, de Chinois et d'Européens d'origine. Même si le rapport ne le fait pas lui-même, on pourrait ajouter, a contrario, que le pays qui est l'un des plus pauvres du monde, Haïti, est également celui qu'Easterly et Levine considèrent comme le moins divers ethniquement, à égalité de points, selon leur classement, avec le Japon et le Portugal...Selon le rapport du PNUD, les conflits ethniques masquent bien souvent des conflits beaucoup plus simples de résistance aux inégalités économiques. La lutte pour le contrôle des ressources naturelles, comme le pétrole ou les diamants, se trouve également au coeur de conflits majeurs, comme au Liberia, à la Sierra Leone ou au Soudan.Ce qui apparaît comme un conflit ethnique masque la tentative d'appropriation des ressources naturelles par des élites corrompues, qui suivent en cela une tradition coloniale qui a bien souvent fabriqué des rivalités entre groupes pour conserver son propre pouvoir. Le rapport rappelle ainsi comment, au Kenya, le président Moi a remplacé Jomo Kenyatta en 1978. En 1988, la proportion de routes construites dans les régions fiefs de la coalition Kenyatta ne représentait plus qu'un tiers du niveau atteint sous la présidence précédente, alors que les régions fiefs de Moi avaient presque doublé.A ce point-ci de la démonstration, on ne peut qu'accepter l'idée centrale, les rivalités ethniques sont souvent fabriquées, et rester pourtant perplexe. Les exemples donnés par le rapport du PNUD recoupent bien souvent ceux d'Easterly et Levine pour illustrer leur propre thèse. L'exemple du président Moi est donné dans les mêmes termes pour illustrer commentle partage du pouvoir fait jouer un système de dépouille entre les ethnies qui devient rapidement une source de conflits.Le Botswana, donné contre la Sierra Leone en exemple pour la manière dont il a su gérer pacifiquement ses richesses en diamants, est ainsi un contre-exemple qui confirme la règle : le Botswana est l'un des pays les plus homogènes d'Afrique subsaharienne tandis que la Sierra Leone est l'un des plus fractionnés. C'est ici le coeur de la démonstration d'Easterly et Levine : le colonialisme a créé des Etats sans nations, en même temps que des nations sans Etats, aiguisant les conflits de répartition et la corruption des élites.Malgré leur opposition, une matrice commune habite pourtant ces deux approches. Toutes deux s'entendent sur l'idée que les phénomènes "culturels" ou "ethniques" ne sont pas en soi cause du sous-développement. C'est l'incapacité à leur donner un cadre de résolution politique qui est en cause et non d'hypothétiques obstacles culturels à la croissance économique. Peut-être faut-il simplement conclure que deux voies existent qui permettent de sortir des affrontements que faute de mieux on qualifie d'ethniques. L'une est la voie d'une séparation radicale des régions qui s'affrontent. C'est la pente naturelle des dernières décennies, qui a par exemple porté à plus de 200 les pays participants aux derniers Jeux olympiques.L'autre est un apprentissage de la "démocratie multiculturelle". C'est la voie prônée par le PNUD. C'est aussi la plus exigeante. Elle implique de ne pas confondre, on l'a vu, la défense des libertés et celle des traditions. Le pire, en toute hypothèse, serait de penser que l'on peut échapper à l'une ou l'autre de ces options, en ignorant la question.
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