En dégageant les principales interactions entre l’environnement et l’équité à l’échelle mondiale, nous explorons leurs liens au niveau des communautés et des ménages. Nous mettons aussi en relief les pays et les groupes qui ont brisé les modèles pour favoriser les transformations en matière de rôles sexospécifiques et d’autonomisation.
Un aspect clé réside dans le fait que les populations les plus défavorisées subissent une double charge. Plus vulnérables aux effets les plus larges de la dégradation de l’environnement, elles sont aussi confrontées aux menaces sur leur environnement immédiat dues à la pollution de l’air intérieur, aux eaux polluées et aux déficiences de l’assainissement. Notre indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) – introduit dans le RDH 2010 et calculé cette année pour 190 pays – fournit une vision précise de ces carences, permettant d’identifier les endroits où elles sont les plus marquées.
L’IPM mesure les déficits graves en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie, en examinant à la fois le nombre de personnes touchées et le degré de leurs privations (voir figure 6). Cette année, nous étudions l’ampleur des privations environnementales dans la pauvreté multidimensionnelle et leurs chevauchements – une innovation de l’IPM.
Le centrage sur la pauvreté nous permet d’examiner les privations environnementales en termes d’accès aux combustibles de cuisson, à l’eau salubre et à l’assainissement de base. Ces privations absolues, importantes en soi, constituent aussi des violations majeures des droits humains. Leur élimination pourrait accroître considérablement la sécurité, l’élargissement des choix des populations et la progression du développement humain.
Dans les pays en développement, au moins 6 personnes sur 10 souffrent d’une de ces privations environnementales et 4 personnes sur 10 en subissent au moins deux. Le problème est particulièrement aigu parmi les populations « multidimensionnellement » pauvres avec 9 personnes sur 10 subissant au moins une de ces privations. Au sein de ces populations, la plupart des gens souffrent de privations cumulées: 8 personnes sur 10 en subissent au moins deux et 1 personne sur 3 (29%) est confrontée aux trois. Ces privations environnementales contribuent particulièrement à la pauvreté multidimensionnelle, puisqu’elles représentent 20% de l’IPM, contre une part de 17% dans l’indice général. Dans la plupart des pays en développement, c’est le manque d’accès aux combustibles qui est le plus important, bien que le manque d’eau salubre soit un problème majeur dans plusieurs États arabes.

Afin de mieux comprendre les privations environnementales, nous avons analysé les schémas de différents niveaux de pauvreté. Les pays ont été classés en fonction de la part de population multidimensionnellement pauvre confrontée à une privation, et de la part confrontée aux trois privations. La part de la population souffrant de privations environnementales augmente avec l’IPM, mais cette tendance affiche des variations notables. Le tableau 2 liste les dix pays connaissant le moins de privations environnementales au sein de leur population multidimensionnellement pauvre, en contrôlant leur IPM (colonne de gauche). Les pays ayant la plus faible part de population pauvre soumise au moins à une privation sont principalement situés dans les États arabes, l’Amérique latine et les Caraïbes (7 pays sur 10).
Parmi les pays ayant le moins de population multidimensionnellement pauvre soumise aux trois privations environnementales, les plus performants sont concentrés en Asie du Sud (5 sur 10, voir tableau 2, colonne de droite). Plusieurs pays de cette région ont réduit certaines privations, notamment en ce qui concerne l’accès à l’eau salubre, même si les autres restent graves. Les cinq mêmes pays se trouvent en tête des deux listes, non seulement parce que leur pauvreté environnementale est relativement faible, mais aussi parce qu’elle est moins intense.

Le niveau de ces indicateurs ne permet pas toujours d’identifier les dommages et les risques environnementaux plus vastes, par exemple en termes d’exposition aux inondations. Parallèlement, les populations pauvres – davantage soumises aux menaces environnementales directes – sont aussi plus exposées à la dégradation de l’environnement au sens large.
Nous analysons plus en détail ce schéma en étudiant la relation entre l’IPM et les contraintes dues au changement climatique. Pour 130 régions administratives réparties dans 15 pays, nous comparons chaque IPM avec l’évolution des précipitations et des températures de la zone concernée Dans l’ensemble, les régions les plus pauvres semblent avoir eu un climat plus chaud, mais pas plus humide ni plus sec – un constat logique si l’on examine les effets de changement climatique sur la pauvreté de revenu.

La dégradation de l’environnement altère les capacités des populations de nombreuses façons. Au-delà des revenus et des moyens d’existence, elle exerce un impact sur la santé, l’éducation et d’autres facteurs de bien-être.
Carences environnementales et santé : des privations qui se chevauchent
La charge de morbidité liée à la pollution de l’air intérieur et extérieur, à l’eau polluée et à un assainissement non amélioré touche plus sévèrement les populations des pays pauvres, notamment les groupes démunis. La pollution de l’air intérieur provoque 11 fois plus de décès dans les pays à IDH faible qu’ailleurs. Dans les pays à IDH faible, moyen et élevé, les groupes défavorisés sont davantage menacés par la pollution de l’air extérieur, à la fois parce qu’ils y sont plus exposés et plus vulnérables. Dans les pays à IDH faible, plus de 6 personnes sur 10 n’ont pas d’accès direct à une eau de qualité et 4 sur 10 ne disposent pas de toilettes, cette situation contribuant simultanément à l’apparition de maladies et à la malnutrition. Le changement climatique menace d’aggraver ces disparités en raison de la diffusion de maladies tropicales, comme la malaria et la dengue, ainsi que de la diminution des récoltes.
La base de données sur la charge mondiale de morbidité de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) fournit des résultats édifiants quant à la répercussion des facteurs environnementaux, révélant par exemple que l’eau insalubre et les carences d’assainissement et d’hygiène font partie des dix premières causes de maladies à travers le monde. Chaque année, les pathologies associées à l’environnement – dont les affections respiratoires aiguës et les diarrhées – tuent au moins 3 millions d’enfants âgés de moins de cinq ans, c’est-àdire plus que les populations totales du même âge de l’Autriche, de la Belgique, des Pays-Bas, du Portugal et de la Suisse réunis.
La dégradation de l’environnement et le changement climatique affectent aussi les contextes physiques et sociaux, les connaissances, les biens et les comportements. Les interactions de ces facteurs peuvent engendrer des impacts encore plus négatifs. Par exemple, l’intensité des risques de santé s’accroît dans les zones souffrant de déficiences d’eau et d’assainissement – privations allant souvent de paire. Sur les 10 pays affichant les taux les plus élevés de mortalité due à des catastrophes environnementales, 6 figurent parmi les 10 premiers au classement de l’IPM, dont le Niger, le Mali et l’Angola.
Obstacles aux progrès de l’éducation en faveur des enfants défavorisés, en particulier des filles
En dépit d’une scolarisation primaire quasi universelle dans de nombreuses parties du monde, des failles demeurent. Dans les pays à IDH faible, près de 3 enfants sur 10 en âge d’aller à l’école primaire n’y sont même pas inscrits. Cette situation s’explique par de multiples contraintes, dont certaines sont environnementales. L’absence d’électricité, par exemple, a des effets à la fois directs et indirects. L’accès à l’électricité permet un meilleur éclairage qui allonge le temps d’étude, ainsi que l’emploi de cuisinières modernes qui réduisent le temps passé à collecter le combustible et l’eau – deux activités réputées ralentir la progression de l’éducation et abaisser les taux de scolarisation. Souvent, les filles subissent encore plus cette situation parce qu’elles sont davantage impliquées dans les tâches de collecte. L’accès à l’eau salubre et à un assainissement adéquat est particulièrement important pour l’éducation de filles, car il améliore la santé, économise du temps et protège leur intimité.
Autres répercussions
Les privations environnementales domestiques peuvent coïncider avec des contraintes écologiques plus larges, réduisant les choix des populations dans un grand nombre de cas et rendant plus difficile leur subsistance grâce aux ressources naturelles : les gens doivent travailler plus pour les mêmes résultats, voire émigrer pour fuir la dégradation de l’environnement.
Les moyens d’existence dépendant des ressources naturelles prennent beaucoup de temps, notamment pour les ménages confrontés à l’absence de combustibles de cuisson modernes et d’eau salubre. Les enquêtes sur l’emploi du temps donnent une vision de l’inégalité des sexes qui en découle. Les femmes passent généralement beaucoup plus d’heures que les hommes à aller chercher du bois et de l’eau – et les filles plus de temps que les garçons. Il a également été prouvé que la dévolution de ces tâches aux femmes les empêche de se livrer à des activités plus rentables.
Comme expliqué dans le RDH 2009, la mobilité – qui permet aux gens de choisir leur lieu de vie – est importante pour l’expansion des libertés individuelles et l’amélioration des conditions d’existence. Les contraintes légales rendent toutefois les migrations risquées. Il est difficile d’évaluer le nombre de personnes fuyant des pressions environnementales parce que d’autres facteurs sont en jeu, notamment la pauvreté. Les estimations sont toutefois très élevées.
Les pressions environnementales ont également été mises en parallèle avec les conflits croissants pour les moyens d’existence. Ce lien n’est cependant pas direct. Il est affecté par des facteurs politiques, économiques et contextuels plus larges qui rendent les individus, les groupes et les sociétés vulnérables aux effets de la dégradation de l’environnement.
Parallèlement aux menaces chroniques pernicieuses, la dégradation environnementale peut amplifier la probabilité de risques aigus, avec des impacts inégaux. Notre analyse suggère qu’une augmentation de 10 % du nombre de personnes affectées par un phénomène météorologique extrême réduirait l’IDH d’un pays de presque 2 %, avec des effets particulièrement importants sur les revenus et dans les pays à IDH moyen.
Or, la charge n’est pas supportée également : les risques de blessures et de mort par les inondations, les tempêtes et les glissements de terrain sont plus élevés chez les enfants, les femmes et les personnes âgées, en particulier parmi les populations pauvres. L’inégalité flagrante entre les sexes en cas de catastrophe naturelle laisse penser que les inégalités en termes d’exposition – tout comme pour l’accès aux ressources, aux capacités et aux opportunités – désavantagent systématiquement les femmes en les rendant plus vulnérables.
Les enfants souffrent davantage des chocs météorologiques parce que les effets persistants de la malnutrition et l’absentéisme scolaire limitent leurs perspectives. Des exemples de nombreux pays en développement montrent qu’une chute temporaire de revenus peut inciter les familles à retirer leurs enfants de l’école. Plus généralement, plusieurs facteurs conditionnent l’exposition des ménages aux chocs et leur capacité à y faire face : nature du choc, statut socioéconomique, capital social et soutiens informels, équité et efficacité des efforts de secours et de reconstruction.
Les mutations en matière de rôles sexospécifiques et l’autonomisation ont permis à certains pays et groupes d’améliorer la durabilité environnementale et l’équité, faisant ainsi progresser le développement humain.
Égalité des sexes
Notre Indice d’inégalité de genre (IIG) – mis à jour cette année pour 145 pays – montre les répercussions des problèmes de santé reproductive sur l’inégalité entre les sexes. Cette donnée est importante car, dans les pays ayant généralisé un contrôle efficace des naissances, la diminution de la natalité permet d’améliorer la santé de la mère et des enfants, tout en réduisant les gaz à effet de serre. Ainsi, à Cuba, en Mauritanie, en Thaïlande et en Tunisie, où les soins de santé reproductive et la contraception sont facilement accessibles, le taux de fécondité est inférieur à deux naissances par femme. Des besoins non satisfaits substantiels persistent cependant dans le monde entier. Les exemples indiquent que si toutes les femmes pouvaient faire leur choix en matière de reproduction, la population augmenterait assez lentement pour ramener les émissions de gaz à effet de serre sous leur niveau actuel. On estime que la résolution des carences en matière de planification familiale avant 2050 abaisserait les émissions mondiales de carbone de 17 % par rapport à aujourd’hui.
L’IIG couvre également la participation des femmes aux prises de décisions politiques. Il met en évidence leur retard sur les hommes dans le monde entier, particulièrement en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et dans les États arabes. Ce déséquilibre a d’importantes implications en termes de durabilité et d’équité. Parce que les femmes portent habituellement la charge la plus lourde de la collecte des ressources et qu’elles sont davantage exposées à la pollution de l’air intérieur, elles sont souvent plus affectées que les hommes par les décisions touchant aux ressources naturelles. Des études récentes ont révélé non seulement l’importance de la participation des femmes, mais aussi la nature – et l’ampleur – de cette participation. De plus, du fait que les femmes se montrent souvent plus concernées par l’environnement que les hommes, soutiennent les politiques environnementales et votent pour les leaders écologistes, leur engagement supérieur dans la politique et dans les organisations non gouvernementales pourrait être bénéfique à l’environnement, avec des effets démultiplicateurs sur les Objectifs du Millénaire pour le développement.
Ces arguments ne sont pas nouveaux, mais ils réaffirment l’importance d’étendre les libertés effectives des femmes. Leur participation aux prises de décisions possède à la fois une valeur intrinsèque et un intérêt concret en faveur de l’équité et de l’environnement.
Inégalités de pouvoir
Ainsi que l’exposait le RDH 2010, l’autonomisation revêt de nombreux aspects, dont la démocratie formelle et procédurale au niveau national et les processus participatifs au niveau local. Il a été prouvé que l’autonomisation politique, au niveau national et international, améliorait la durabilité environnementale. Le contexte est important : des études montrent que les démocraties sont habituellement plus responsabilisées envers les électeurs et plus enclines à soutenir les libertés civiles. Cependant, partout dans le monde et même dans les systèmes démocratiques, la difficulté majeure réside dans le fait que les personnes les plus affectées par la dégradation de l’environnement sont souvent les plus défavorisées et les moins autonomes, les priorités politiques ne reflétant donc pas leurs intérêts ni leurs besoins.
Des indices de plus en plus clairs montrent que les inégalités de pouvoir, véhiculées par les institutions politiques, affectent les résultats environnementaux dans des pays et des contextes divers. Cela signifie que les populations pauvres et les autres groupes désavantagés subissent davantage les effets de la dégradation de l’environnement. Couvrant quelque 100 pays, les nouvelles analyses de ce RDH confirment qu’une égalité accrue dans la distribution du pouvoir au sens large est associée à de meilleurs résultats environnementaux, dont un meilleur accès à l’eau, une dégradation moindre des sols et un abaissement de la mortalité due à la pollution de l’air extérieur et à l’eau insalubre. Cela laisse envisager un spectre important de synergies positives.