Le Monde
L'Afghanistan est constamment sous les projecteurs de l'actualité pour les menaces que ce pays peut constituer pour la communauté internationale : narco-Etat potentiel, terre d'asile de terroristes et d'extrémistes, source de troubles et de chaos pour ses voisins, etc.
Le Rapport national sur le développement humain en Afghanistan, intitulé Security with a Human Face [Une sécurité à visage humain], récemment publié par le PNUD, vient rappeler au monde que les premières victimes sont les Afghans eux-mêmes, qui continuent de souffrir de l'insécurité au quotidien : pauvreté, inégalités, morbidité, chômage, absence d'opportunités d'accès à l'éducation, violations des droits de l'homme, discriminations... Voilà les véritables problèmes d'insécurité auxquels font face les Afghans.
Ce premier rapport, parrainé par la Banque mondiale et l'Agence canadienne de développement international, et préparé par une équipe indépendante après deux ans de consultations avec plus d'un millier de personnes sur l'ensemble du territoire, révèle des résultats alarmants. Malgré une reprise économique (on ne saurait parler de croissance dans ce cas) située, en 2003, entre 10 % et 12 % du PIB - ne tenant pas compte des revenus générés par la drogue - l'Afghanistan occupe le 173e rang sur les 178 pays figurant au classement de l'indicateur du développement humain 2004 du PNUD.
Avec un PIB par habitant frôlant les 200 dollars, une espérance de vie de 44,5 ans (vingt ans de moins que dans les pays voisins et six de moins que la moyenne des pays les moins avancés) et un taux d'alphabétisation de 28,7 %, l'Afghanistan se classe juste devant le Burundi, le Burkina Faso, le Niger et la Sierra Leone.
Ces résultats ne reflètent ni les échecs de la réforme ni l'absence de volonté politique ou l'insuffisance des efforts déployés par le jeune gouvernement d'un Etat qui renaît de ses cendres. Mais ces indicateurs lugubres viennent réaffirmer que les conflits à long terme agissent comme les plus sûrs vecteurs du sous-développement chronique. Ils sont les conséquences indirectes du conflit et de la vacance des institutions en Afghanistan.
Personne n'espérait de meilleurs résultats. Personne ne nie qu'il faudra au moins une génération pour inverser la tendance. Mais le rapport avertit que ces chiffres pourraient être encore révisés à la baisse si les priorités actuelles ne sont pas revues. Les problèmes chroniques ne peuvent se résoudre par des solutions hâtives, des quick fix montés de toutes pièces.
L'Afghanistan est en passe d'élaborer un nouveau programme de développement centré sur l'éradication de la pauvreté. Il doit donc absolument éviter de reproduire les échecs de développement du passé : concentration sur les villes aux dépens des zones rurales, négligence des causes structurelles des inégalités, dépendance à l'égard des financements externes, absence de consultation avec les communautés et disparités dans la répartition des moyens entre les régions et entre les zones rurales et urbaines. Les maigres ressources disponibles devraient être distribuées avec équité pour lutter contre la corruption et assurer l'égalité des chances à tous.
Les situations d'après-conflit présentent un défi pour le modèle de l'Etat : une économie libérale, qui se concentre sur l'amélioration du secteur privé comme moteur de la croissance, est-elle vraiment la plus appropriée pour garantir la mise en service et la distribution adéquate des biens publics les plus essentiels pour la sécurité humaine dans les situations d'après-conflit ? Lorsque le secteur public s'effondre, le privé ne saurait être le garant de cette responsabilité. Au contraire, il pourrait contribuer à creuser les écarts et créer de nouvelles inégalités.
Ces funestes indicateurs ne devraient pas non plus être considérés comme la conséquence de l'insuffisance des fonds injectés dans le pays depuis trois ans (14 milliards de dollars). Mais le rapport attire l'attention sur la nécessité d'entreprendre un nouveau type d'aide. L'assistance aux pays en situation d'après-conflit devrait être davantage fondée sur les demandes et les capacités aux niveaux national et local que sur l'offre et le calendrier de la communauté internationale, et s'appuyer sur une politique de création d'emplois soutenue à long terme plutôt que sur des projets hâtifs.
Il met aussi en garde contre le danger que représente un afflux important de capitaux avant la constitution de capacités d'absorption locale et d'institutions nationales, ce qui risque d'encourager la dépendance et la corruption. Mal coordonnée, hâtive et insuffisamment planifiée, l'aide à la reconstruction pourrait provoquer l'enrichissement de certains aux dépens d'une grande majorité de laissés-pour-compte. Une telle démarche pourrait, au mieux, s'avérer un gâchis ; ou être, indubitablement, un facteur d'instabilité.
Le premier pas est de reconnaître le vrai problème de "sécurité" auquel sont confrontés les Afghans. Le 19 octobre, à la veille des élections en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, l'ambassadeur américain à Kaboul, a exposé les défis à venir pour le gouvernement nouvellement élu : élimination de la menace des talibans, démantèlement des dernières milices afghanes armées et lutte contre le trafic de stupéfiants. Le mois dernier, des troupes de l'OTAN ont été déployées dans l'ouest du pays, avec un nouveau mandat visant à renforcer le rôle des militaires.
Nous ne nions pas les défis sécuritaires. Mais les priorités du gouvernement afghan devraient être l'emploi, la lutte contre la pauvreté écrasante et les niveaux de vie accablants ainsi que l'éradication des inégalités, de sorte que tous les Afghans puissent participer au processus de constitution des capacités de leur Etat. Lorsque la population est plus menacée par la pauvreté que par le terrorisme, les solutions ne devraient pas être recherchées uniquement du côté des militaires. Les intérêts sécuritaires des autres nations ne sont pas toujours dans l'intérêt propre des Afghans.
Ce constat a été récemment vérifié lorsque le gouvernement américain a envisagé d'éradiquer la drogue en Afghanistan par la pulvérisation aérienne des récoltes. De telles solutions sont préjudiciables aux fermiers endettés. Non seulement elles ne créent pas de moyens de subsistance de substitution, mais elles augmentent les prix des stupéfiants et enrichissent d'autant plus les trafiquants.
De même, le déploiement des troupes de l'OTAN hors de Kaboul peut être considéré comme une solution à court terme à la violence qui menace les troupes de la coalition. Mais ce n'est pas une réponse adéquate aux problèmes de sécurité des Afghans eux-mêmes. En définitive, c'est à l'Etat afghan que devrait revenir la prérogative de reprendre en main la sécurité du territoire.
Le problème ne vient pas seulement des "provinces voyoues" qui continuent d'abriter Al-Qaida. Se concentrer exclusivement sur elles se fera aux dépens des provinces pauvres du pays. Ainsi, la "guerre contre le terrorisme" conduite de l'étranger pourrait paraître contradictoire avec l'agenda de la constitution de capacités de l'Etat à long terme.
La focalisation exagérée sur un problème de sécurité déformé cache l'urgence de s'attaquer au sous-développement et la nécessité d'un processus politique de réconciliation nationale. Nous ne devons ni faire abstraction des responsabilités ni négliger de contrôler l'action des responsables, spécialement en Afghanistan, où le conflit par adversaires interposés, entre les Etats-Unis et l'URSS, et l'intervention des pays voisins, ont transformé le pays en un terrain de jeux pour éléments armés incontrôlés, qui tirent profit de la seule ressource hautement rentable et disponible : les stupéfiants. Si l'on ne peut refaire l'histoire, il faudra se garder de la voir se répéter.
En Afghanistan, l'élection présidentielle a permis de rappeler qu'il faut, en premier lieu, rendre compte au peuple. Cela relève de la responsabilité du président Karzai et de ses alliés internationaux, qui ont fait du problème de l'Afghanistan le problème du monde entier.
Shahrbanou Tadjbakhsh, professeur invitée à l'IEP de Paris, est la rédactrice en chef du Rapport national sur le développement humain en Afghanistan.
Daud Saba et Omar Zakhilwal en ont été, à Kaboul, les deux auteurs principaux.
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