Le Monde
I
En le publiant dix jours avant le début de la conférence de Bali sur le climat, les experts onusiens veulent faire entendre "deux groupes d'individus possédant une faible voix sur le plan politique : les pauvres du monde entier et les générations de demain". Ils le font avec des mots qui rompent avec la langue de bois propre aux rapports internationaux.
Ils commencent par rappeler la dimension historique du changement climatique en cours, "peut-être la menace la plus grave qui ait jamais pesé sur l'humanité". Mais, alors que "le monde a moins de dix ans pour inverser la situation", le sentiment de l'urgence ne semble pas encore imprégner les sociétés riches et leurs dirigeants. Pourtant, c'est un véritable retournement du sens de l'histoire qui serait en cours, si l'on en croit le PNUD : "Nous assistons en direct à ce qui pourrait s'avérer être le début d'une régression considérable du développement humain. (...) Le changement climatique remet en cause le principe des Lumières selon lequel le progrès humain rendra l'avenir toujours meilleur que le passé."
Le rapport insiste sur l'injustice qui caractérise le déroulement du phénomène. Ainsi un habitant des Etats-Unis émettait, en 2004, 21 tonnes de C02 dans l'atmosphère, un Français, 6 tonnes, un Chinois, 3,8 tonnes, un habitant du Bangladesh ou un Ethiopien, 0,1 tonne. En cas d'échec dans l'effort pour limiter ces émissions, "les 40 % de la population mondiale la plus pauvre, soit environ 2,6 milliards de personnes, seront condamnés à un avenir comportant moins d'opportunités. Le changement climatique accentuera encore les inégalités profondes entre les pays".
"ECOLOGIQUEMENT INSOUTENABLE"
Le rapport observe que les montants affectés au Fonds d'aide à l'adaptation aux changements climatiques sont dérisoires (environ 220 millions de dollars), alors même que l'aide globale au développement stagne malgré toutes les promesses. "On ne peut pas laisser les plus pauvres du monde couler ou nager grâce à leurs seules ressources, tandis que les pays riches protègent leurs citoyens derrière les fortifications anti-climat", y lit-on.
Au total, les droits de l'homme sont au coeur de la problématique écologique : "Laisser évoluer cette tragédie serait un échec politique qui mériterait d'être décrit comme "révoltant la conscience de l'humanité", estiment les experts onusiens. Ce serait une violation systématique des droits de l'homme pour les pauvres et les générations futures et un grand pas en arrière pour les valeurs universelles."
Le PNUD appelle donc les pays riches à se fixer un objectif de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre de 80 % en 2050, tandis que celles des pays en développement devraient culminer en 2020 avant de se réduire de 20 % en 2050. Les instruments de marché ne suffiront pas, avance l'organe des Nations unies, qui remet en cause l'idéologie dominante de la croissance : "Il ne pourrait y avoir de démonstration plus claire que celle faite par le climat que la création de richesse économique n'est pas la même chose que le progrès humain. (...) L'une des plus rudes leçons qu'enseigne le changement climatique, c'est que le modèle économique de la croissance et la consommation effrénée des nations riches sont écologiquement insoutenables."
Plusieurs personnalités ont contribué au rapport du PNUD, tel Desmond Tutu, archevêque émérite du Cap (Afrique du Sud), qui souligne les difficultés à "s'adapter" aux effets du changement climatique : "Comment une pauvre agricultrice du Malawi peut-elle s'adapter lorsque des sécheresses plus fréquentes et des pluies réduites limitent la production ?, écrit-il. Peut-être en réduisant l'alimentation déjà insuffisante de son ménage, ou en déscolarisant ses enfants." Pour le Prix Nobel de la Paix 1984, "l'adaptation devient un euphémisme pour l'injustice sociale à l'échelle mondiale. Alors que les citoyens du monde riche sont protégés des dommages, les populations pauvres, vulnérables et affamées, doivent faire face à la dure réalité des changements climatiques dans leur vie quotidienne. (...) Nous nous dirigeons vers un monde caractérisé par un apartheid en matière d'adaptation." Si rien ne change, prévient-il, "la crise conduira au désespoir, à la colère, et fera planer des menaces sur la sécurité collective".
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